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L’horizon des événements

Cécile Bicler

Pour cette exposition à FECITtoolbox, Cécile Bicler a choisi d’explorer, d’affronter la rupture amoureuse à la fois comme la catastrophe que tout un chacun a pu rencontrer dans sa vie :


« La fin d’une histoire d’amour est l’un de ces tragiques évènements. Plus l’histoire d’amour a été vraie, intense, puissante, plus sa fin sera inacceptable, inenvisageable, invraisemblable. Cela crée alors une singularité dans notre vie et pour pouvoir avancer, il nous faut la traverser. A l’instar de la fin
de vie d’une étoile, si celle ci est trop massive, elle s’effondre sur elle même, produisant ainsi une singularité gravitationnelle, autrement dit, un trou noir : un objet si compact que l’intensité de son champ gravitationnel empêche toute forme de matière ou de rayonnement de s’en échapper. Cet objet/non objet, événement/non événement est si puissant qu’il nous attire irréversiblement en son sein, si nous ne sommes pas à une certaine distance.
L’horizon des évènements désigne cette frontière au delà de laquelle rien, pas même la lumière, ne peut échapper à l’attraction gravitationnelle d’un trou noir. Cet horizon est une mort, un point de non retour, l’irréversibilité même. Cela fait peur mais l’on ne peut y échapper. On peut choisir de ne pas
voir arriver cette vague scélérate, elle fonce droit sur nous de toute façon. On peut aussi l’affronter, ce qui, en réalité, est la seule façon de la passer.»


mais aussi comme champ d’instigation, comme le moment propice pour interroger sa pratique :


«Nous n’atteignons jamais l’horizon et pourtant nous le traversons sans cesse.
Je vois l’exposition comme un film, avec sa trame, son montage. Ici, à Fecit, la ligne d’horizon fait le tour de l’espace. C’est la time-line du film, avec un début, un milieu et une fin.
L’exposition peut être lue ou vue avec des chapitres : le passé, le présent et le futur. »


« Inciser, découper, trouer, c’est la solution que j’ai trouvée pour m’emparer de la figure. Comme ça me paniquait et que je n’avais pas appris la virtuosité, j’ai trouvé cette astuce de diviser l’image, pour mieux la saisir, pour mieux la traverser, pour mieux l’aimer. Je passe des mois avec les figures que j’ai choisies et c’est ce temps passé avec elles qui signifie cet amour là pour moi. Je m’engage pour révéler, réveiller les couleurs, la lumière qui vibre. Pour moi, il s’agit juste de regarder. Regarder c’est
aimer et des fois, pour bien voir, il faut beaucoup se rapprocher.
Dans mon process, je dessine chaque bout en oubliant le tout et je frôle l’abstraction. Les interstices, les failles, à la fois celles de ma technique sauvage et des espaces infimes entre
chaque feuille de 27 X 18 cm sont des espaces de liberté, de maladresse, de vie, de résistance.
Je suis contre une virtuosité obligatoire et innée mais je tiens à la tension vers elle, au long chemin pour y parvenir (jamais, à priori). Armée de mes crayons de couleur, j’incise (j’appuie parfois fort avec le crayon de couleur qui marque alors la page) des feuilles de papier choisies épaisses pour qu’elles me résistent. Je dessine toujours dans le but de voir se révéler la figure aimée car je veux pouvoir l’admirer dans sa vie qui passe devant mes yeux ébahis, transie par sa beauté qui s’efface doucement, sans façon, sans arrêt.
Je ne dessine qu’à une table, comme un enfant dessinerait à son bureau, sagement, par petits bouts. Ma table de travail est une ancre qui me permet de rentrer dans une transe et pénétrer profondément dans l’image. Quand je suis bien concentrée dans l’énergie du dessin, la figure devient abstraite, puis quand j’assemble les dessins finis, ces abstractions redeviennent figures. L’énergie de la couleur prend le dessus et les traits vibrent. Ces couleurs sans contour débordent.
Scientifiquement la couleur vibre. On peut avoir une approche artistique, chimique, physique, physiologique, psychophysique, cognitive ou philosophique de la couleur.
J’aime beaucoup l’approche physique et je ressens vraiment la couleur comme une lumière, un rayonnement electromagnétique. On « réchauffe » et on « refroidit » des tons.
Je ne vois le dessin qu’en couleurs. J’ai mon propre spectre coloré inconscient qui filtre le réel tout en voulant le reproduire. J’interprète le réel sans pression du réalisme. En revanche, j’ai la pression des sentiments, des émotions et il m’arrive de pleurer en dessinant, non pas parce que le sujet est triste
mais parce que le trait, le crayon, l’énergie mise dans le geste, dans la main et les couleurs filtrent la plupart des pensées et alors se déversent les sentiments et les émotions, malgré moi.
Il y a plusieurs mois d’écart entre le premier et le dernier morceau, ceci créant des variations non maitrisées et chères à mes yeux. J’ai parfois l’impression de traverser la figure et de la transfigurer et ainsi de comprendre un peu ce qu’est l’abstraction. Je dirais que la figuration amène à l’abstraction et
inversement.
Chaque dessin de 18 X 27 cm existe indépendamment même si l’on peut sentir une tension intrinsèque du dessin vers l’image totale, vers la ligne, ou vers l’assemblage entre eux (comme un plan se monte dans un film). L’assemblage de ces morceaux est une mise en tension.
Je dessine des images fixes, sans mouvements, à priori. Or les couleurs vibrent et la vibration, c’est du mouvement. L’image arrêtée reprend donc vie.
Le geste du dessin est une traversée. »

20.09-15.11-2024

Vernissage le 20 septembre 2024 à partir de 18h30